Déclaration d'indépendance du cyberspace : Différence entre versions

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''John Perry Barlow, Davos, Déclaration d'indépendance du cyberespace, Forum économique mondial, cybercitoyenneté.''
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'''Profils-clés :''' ''[https://groups.diigo.com/group/e_culture/search?what=John+Perry+Barlow John Perry Barlow], [https://groups.diigo.com/group/e_culture/content/tag/Davos Davos].''
 
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== Un fermier punk dans l'élite économique  ==
 
== Un fermier punk dans l'élite économique  ==

Version du 21 février 2015 à 11:37

Notions-clés : Déclaration d'indépendance du cyberespace, [Forum économique mondial], [cybercitoyenneté].

Profils-clés : John Perry Barlow, Davos.


Un fermier punk dans l'élite économique

Davos, 1996. L'immensité des Alpes suisses. Sur ce décor de neige immaculée se détachent de petits hommes qui se hâtent d'un immeuble à l'autre. Tous ou presque sont en costume et cravate. L'occasion le justifie : c'est la réunion du Forum économique mondial, où se prennent tant de décisions importantes entre élites économiques et politiques. Mais que vient donc faire John Perry Barlow dans ce paysage ? Fermier, parolier des psychédéliques « Grateful Dead », rédacteur du magazine Wired, Barlow a su valoriser les conseils qu'il prodigue quant à l'utilisation commerciale d'internet. Au point d'être désormais invité à la tribune de Davos ! L'internet commercial, alors, tout le monde en parle, mais rares sont ceux qui en ont compris les enjeux. Les grands de ce monde attendent donc que Barlow les éclaire. Que leur dit-il ? Il leur lit un texte qu'il vient d'écrire, plein de fureur et de grâce, et qui deviendra l'une des sources les plus utiles à la compréhension des enjeux du numérique.

Ce texte fondateur, c'est la Déclaration d'indépendance du cyberespace[1]. À sa manière, elle complète la Déclaration universelle des droits de l'homme. En voici quelques extraits :

« Gouvernements du monde industriel, géants fatigués de chair et d'acier, je viens du 'cyberespace, nouvelle demeure de l'esprit'. Au nom de l'avenir, je vous demande, à vous qui êtes du passé, de nous laisser tranquilles. Vous n'êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n'avez aucun droit de souveraineté sur nos lieux de rencontre.

Nous n'avons pas de gouvernement élu et nous ne sommes pas près d'en avoir un, aussi je m'adresse à vous avec la seule autorité que donne la liberté elle-même lorsqu'elle s'exprime. Je déclare que l'espace social global que nous construisons est indépendant, par nature, de la tyrannie que vous cherchez à nous imposer. Vous n'avez pas le droit moral de nous donner des ordres et vous ne disposez d'aucun moyen de contrainte que nous ayons de vraies raisons de craindre.

Les gouvernements tirent leur pouvoir légitime du consentement des gouvernés. Vous ne nous l'avez pas demandé et nous ne vous l'avons pas donné. Vous n'avez pas été conviés. Vous ne nous connaissez pas et vous ignorez tout de notre monde. Le cyberespace n'est pas borné par vos frontières. Ne croyez pas que vous puissiez le construire, comme s'il s'agissait d'un projet de construction publique. Vous ne le pouvez pas. C'est un acte de la nature et il se développe grâce à nos actions collectives.

Vous n'avez pas pris part à notre grande conversation, qui ne cesse de croître, et vous n'avez pas créé la richesse de nos marchés. Vous ne connaissez ni notre culture, ni notre éthique, ni les codes non écrits qui font déjà de notre société un monde plus ordonné que celui que vous pourriez obtenir en imposant toutes vos règles.

Vous prétendez que des problèmes se posent parmi nous et qu'il est nécessaire que vous les régliez. Vous utilisez ce prétexte pour envahir notre territoire. Nombre de ces problèmes n'ont aucune existence. Lorsque de véritables conflits se produiront, lorsque des erreurs seront commises, nous les identifierons et nous les réglerons par nos propres moyens. Nous établissons notre propre contrat social. L'autorité y sera définie selon les conditions de notre monde et non du vôtre. Notre monde est différent.

Le cyberespace est constitué par des échanges, des relations, et par la pensée elle-même, déployée comme une vague qui s'élève dans le réseau de nos communications. Notre monde est à la fois partout et nulle part, mais il n'est pas là où vivent les corps. Nous créons un monde où tous peuvent entrer, sans privilège ni préjugé dicté par la race, le pouvoir économique, la puissance militaire ou le lieu de naissance. Nous créons un monde où chacun, où qu'il se trouve, peut exprimer ses idées, aussi singulières qu'elles puissent être, sans craindre d'être réduit au silence ou à une norme.

Vos notions juridiques de propriété, d'expression, d'identité, de mouvement et de contexte ne s'appliquent pas à nous. Elles se fondent sur la matière. Ici, il n'y a pas de matière. Nos identités n'ont pas de corps ; ainsi, contrairement à vous, nous ne pouvons obtenir l'ordre par la contrainte physique. Nous croyons que l'autorité naîtra parmi nous de l'éthique, de l'intérêt individuel éclairé et du bien public. Nos identités peuvent être réparties sur un grand nombre de vos juridictions. La seule loi que toutes les cultures qui nous constituent s'accordent à reconnaître de façon générale est la Règle d'Or (Barlow fait ici référence à la nétiquette, qui est une sorte de code de déontologie que se sont donné les internautes, NDA). Nous espérons que nous serons capables d'élaborer nos solutions particulières sur cette base. Mais nous ne pouvons pas accepter les solutions que vous tentez de nous imposer.

Aux États-Unis, vous avez aujourd'hui créé une loi, la loi sur la réforme des télécommunications, qui viole votre propre Constitution et représente une insulte aux rêves de Jefferson, Washington, Mill, Madison, Tocqueville et Brandeis. Ces rêves doivent désormais renaître en nous.

Vous êtes terrifiés par vos propres enfants, parce qu'ils sont les habitants d'un monde où vous ne serez jamais que des étrangers. Parce que vous les craignez, vous confiez la responsabilité parentale, que vous êtes trop lâches pour prendre en charge vous-mêmes, à vos bureaucraties. Dans notre monde, tous les sentiments, toutes les expressions de l'humanité, des plus vils aux plus angéliques, font partie d'un ensemble homogène, la conversation globale informatique. Nous ne pouvons pas séparer l'air qui suffoque de l'air dans lequel battent les ailes.

En Chine, en Allemagne, en France, en Russie, à Singapour, en Italie et aux États-Unis, vous vous efforcez de repousser le virus de la liberté en érigeant des postes de garde aux frontières du cyberespace. Ils peuvent vous préserver de la contagion pendant quelque temps, mais ils n'auront aucune efficacité dans un monde qui sera bientôt couvert de médias informatiques.

Vos industries de l'information toujours plus obsolètes voudraient se perpétuer en proposant des lois, en Amérique et ailleurs, qui prétendent définir des droits de propriété sur la parole elle-même dans le monde entier. Ces lois voudraient faire des idées un produit industriel quelconque, sans plus de noblesse qu'un morceau de fonte. Dans notre monde, tout ce que l'esprit humain est capable de créer peut être reproduit et diffusé à l'infini sans que cela ne coûte rien. La transmission globale de la pensée n'a plus besoin de vos usines pour s'accomplir.

Ces mesures toujours plus hostiles et colonialistes nous mettent dans une situation identique à celle qu'ont connue autrefois les amis de la liberté et de l'autodétermination, qui ont eu à rejeter l'autorité de pouvoirs distants et mal informés. Nous devons déclarer nos subjectivités virtuelles étrangères à votre souveraineté, même si nous continuons à consentir à ce que vous ayez le pouvoir sur nos corps. Nous nous répandrons sur la planète, si bien que personne ne pourra arrêter nos pensées. Nous allons créer une civilisation de l'esprit dans le cyberespace. Puisse-t-elle être plus humaine et plus juste que le monde que vos gouvernements ont créé. »

Depuis ce discours, de nombreuses déclarations abruptes, prononcées par quelques personnalités politiques ou médiatiques, témoignent de l’incapacité de ceux qui dominent un espace public traditionnel, structuré par l'État-nation et les médias de masse, à comprendre les lois fondamentales de fonctionnement d'internet. Morceaux choisis : « L'Internet est une zone de non-droit » ; « L'Internet est un danger public parce que c’est la possibilité pour n’importe qui de dire n’importe quoi » ; c’est le « tout-à-l’égout de la démocratie ».

Là où la Déclaration d’indépendance du Cyberpespace est à mettre à jour, c'est lorsqu’elle propose un cyberespace politique unifié en miroir inversé du vieux monde, dominé par « les géants fatigués de chair et d’acier ». Il faut bien plutôt se représenter le cyberespace comme un espace fragmenté, en mille-feuilles, où se juxtaposent des centaines de millions d’espaces autonomes, auto-régulés et en interaction les uns avec les autres[2].

Source : Extraits avec adaptations mineures d'un article de Pierre Mounier, auteur du livre Les maîtres du réseau (Cahiers libres, mars 2002) et du blog Homo Numericus.

Electronic Frontier Foundation

En 1990, Barlow a cofondé l'Electronic Frontier Foundation. 20 ans plus tard, c'est toujours la principale organisation de défense des libertés citoyennes et des droits des consommateurs dans le cyberespace. Elle dénonce les dérives totalitaires, les abus de contrôle, les interventions dans la sphère privée et toutes les dérives de type Big Brother annoncées par Orwell.

Quatre exemples de campagnes pour le respect des netizens sur le site de l'EFF :

Notes et références

  1. John P. Barlow. Déclaration d'indépendance du Cyberespace.
  2. Voir Pierre Mounier. Les maîtres du réseau. La Découverte, Paris. 2002. Voir aussi son blog Homo Numericus.