Internet au-delà du petit écran

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internet, télévision, passivité, participativité, bien commun, divertissement, information, manipulation audiovisuelle.


« Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c'est-à-dire de le divertir, de le détendre, pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ». Cette phrase, désormais célèbre, a été écrite par Patrick Le Lay, alors qu'il était président de la chaîne de télévision française TF1.[1] Le journaliste d'investigation Christophe Nick en fait le titre d'un documentaire «Le temps de cerveau disponible»[2], dans lequel il analyse les dérives télévisuelles.

La télévision ne pose pas problème en tant qu’outil technologique, ce qui indigne ses contradicteurs ce sont les intérêts qu'elle sert désormais. Parce qu’après une courte phase de soumission au pouvoir politique, le petit écran est passé sous le contrôle quasi exclusif des as du marketing, c’est-à-dire des prescripteurs de comportements que sont les publicitaires. Ces derniers suivent les théories issues du marketing américain, la « lifetime value » : il s’agit de fidéliser les consommateurs à des marques et de les conditionner à suivre des modèles comportementaux qui les rendront d’autant plus contrôlables – eux et leur pouvoir d’achat.

Programme, vous avez dit programme ? Ne faudrait-il pas plutôt parler de programmation neurolinguistique (alias PNL, discipline de la communication verbale) ? Ou comment les slogans publicitaires parviennent à reprogrammer notre cerveau avec de nouvelles croyances, de nouveaux besoins. Les spécialistes du marketing connaissent parfaitement les moindres rouages de notre mémoire. Ils excellent dans l’art de la persuasion inconsciente. Par exemple : pourquoi le rythme des images est-il particulièrement élevé dans les pages de publicité ? Parce que la fréquence des coupes renforce la mémorisation (même si cet artifice de vente mobilise beaucoup d’énergie pour le spectateur, qui a tendance à épuiser son cerveau). Pourquoi avez-vous envie d’acheter une voiture coûteuse après un message effrayant de la prévention routière ? Parce que, dans la foulée du clip on vous a passé une publicité pour une superbe berline avec des airbags dernier cri...

Voyeurisme

Depuis les années 1980, le divertissement sur petit écran tire moins sa force dans la moralité ou l’émotion que dans l’excitation de nos pulsions primitives. Sexe, violence, cruauté, humiliation, le cocktail parfait à destination d’une audience assujettie à une logique économique plus que culturelle.

« La question qui se pose est celle-ci : sommes-nous des trafiquants d’émotions fortes ? Sommes-nous des courtiers en chair encore tiède ? Avons-nous raison de vous montrer ce que vous n’auriez jamais dû ou pu voir ? Avons-nous raison de penser qu’une civilisation se termine et qu’une autre commence ? Les faits sont là. Il est certain que jamais les images n’ont eu autant d’importance qu’en ce moment. Autrefois, c’est vous qui faisiez les images et maintenant ce sont les images qui vous font ». Ces mots sont ceux d'un journaliste en 1957[3]. Ils prouvent que la télévision a toujours été consciente de son pouvoir de nuisance. Cela ne l’a pas empêché de devenir nuisible...

Après la privatisation des années 1980, la téléréalité est une deuxième révolution dans l’histoire de la télévision française. Toutes les transgressions deviennent possibles ! Le temps est venu de l’élimination mutuelle, de l’humiliation, de l’exhibition, au sein d’un dispositif conçu pour que ces transgressions soient bien réelles. Les participants sont invités à repousser tous les interdits : contrairement aux mécanismes d’exhibition et de voyeurisme des années 1980 et 1990, les producteurs et diffuseurs de téléréalité ne se contentent plus de la parole, mais exigeaient des passages à l’acte. Lesquels, encouragés et renouvelés, entraînent les candidats vers des comportements de plus en plus régressifs et pulsionnels. Brutalité, narcissisme, cupidité, cynisme, les valeurs dominantes de la téléréalité deviennent également celles de l’époque. De fait, pour les adolescents, très nombreux à regarder ces émissions, le phénomène d’identification fonctionne à merveille. Le passage à l’acte, la libération des instincts, légitimés par l’estampille du « vu à la télé », ont été banalisés et ont suscité une imitation massive et « décomplexée », pour reprendre un adjectif très en vogue dans la première décennie du nouveau siècle.

Les sociétés d'antan – animistes, impériales, monarchiques, etc – ont toujours mis en place des dispositifs de contrôle de nos bas instincts. Fait sans doute unique dans l'histoire, la nôtre célèbre le libre assouvissement des pulsions et leur exploitation.

La pensée unique

Pulsions de vie et de mort

En 1920, Sigmund Freud a postulé que l’être humain était habité par deux types de pulsions qu’il a appelées pulsions de vie et pulsions de mort. Les pulsions de vie sont, en substance, les pulsions érotiques, qui conduisent à l’union avec l’autre et in fine à engendrer du vivant. Mais, parce que vivre est une entreprise fatigante, voire une épreuve, il existe chez tous les êtres vivants, explique Freud, une pulsion de mort concomitante à la pulsion de vie. En encourageant les pulsions à se délier, littéralement à se « déchaîner », la télévision explore et exploite donc, en toute logique, des territoires intensément sexuels (pulsion de vie) et destructeurs (pulsion de mort). À ce jour, c’est en Grande-Bretagne, sur la chaîne privée Channel 4, que les programmateurs sont allés le plus loin en proposant la dissection filmée de véritables cadavres, le samedi soir. La même chaîne a lancé en 2010 un appel à candidatures : ses producteurs recherchaient un malade en phase terminale pour le filmer jusqu’à sa momification.

Ce qui est ici à l’œuvre n’est rien de moins que la destruction des fondations sociales et humaines sur lesquelles s’est lentement bâtie la civilisation. La destruction de la confiance, la destruction des relations entre les individus, entre parents et enfants, la destruction en conséquence de tous les modèles d’autorité. Ce qui engendre, inévitablement, des populations atomisées, « désaffectées », incontrôlables. Ce modèle de gouvernement par l’instinct produit de l’hyper-violence, ferment de la guerre civile.

Source : texte adapté du documentaire Le temps de cerveau disponible, Christophe Nick & Jean-Robert Viallet, France 2, 2010.

La manipulation par les médias

Passifs devant l'écran

Des études montrent que, lorsque nous regardons la télé, nous sommes en fait anesthésiés et plongés dans un état de relaxation. Les changements de plans entraînent biologiquement une baisse du rythme cardiaque. Chez les téléspectateurs disposant de grands écrans, la baisse du rythme cardiaque s’avère plus intense[4]. Cet effet physique est produit par un « réflexe d’orientation », une expression qui désigne notre adaptation naturelle aux milieux visuels changeants : le ralentissement du rythme cardiaque et l’afflux de sang au cerveau entraînerait notamment une mobilisation de l’attention vers la nouveauté.

Ce ralentissement cardiaque expliquerait aussi notre état de « bien-être » devant la télévision, dû au rythme élevé des coupes. D’où la difficulté que l’on éprouve de s’en extraire par la suite. Cela demande un effort que l’on ressent comme une forme de torpeur... Dès lors, on peut considérer, sans exagérer, que la télévision s’attaque à l’intégrité psychique et physique des individus.

Selon des statistiques françaises, 87 % des enfants d’âge scolaire passent au minimum deux heures par jour devant la télévision. Or, la passivité ainsi induite s'oppose directement au bon développement de l'enfant, comme l’explique Anne Jeger, psychologue clinicienne à Lausanne (Suisse)[5] :

« L'enfant passif devant un écran ingurgite des messages et des images qui transmettent des valeurs et des croyances véhiculées dans les émissions regardées. Si ses parents sont absents, il va faire siennes ces valeurs. Car l'enfant se construit en s'identifiant et en imitant les modèles qu'il rencontre. Les médias influencent sa pensée, sa représentation du monde et celle des autres (gentils/méchants). Image simpliste du monde et perception tronquée d'une réalité qui est nuancée dans la vraie vie. On sait aujourd'hui qu'il suffit de vingt minutes d'exposition aux images cathodiques pour que les ondes cérébrales bêta, caractéristiques de l'état de veille, se transforment en ondes alpha qui nous rendent vulnérables aux suggestions.

« Devant un écran, l'enfant entre dans un monde qui est de toute façon virtuel puisqu'il passe à travers une image. Les images ont sur lui un pouvoir excitant et captent son attention. La télévision empêche de prendre des initiatives, de s'ennuyer – ce qui est essentiel pour développer sa maison intérieure, son imagination, sa créativité – et rend dépendant. Les effets sont sidérants : fatigue, irritabilité, troubles du sommeil, isolement social, obésité voire agressivité et violence.

« Et même si certaines émissions sont instructives, il manque des échanges et du contact pour élaborer et confronter sa pensée. Car sans pensée critique, pas de recul sur les événements télévisuels et les événements de la vie. Quant à la violence, elle a toujours existé. Elle fait partie de nous. Elle se réveille quand elle est stimulée, provoquée. Et que se passe-t-il dans la tête d'un enfant quand il reste des heures devant un écran à regarder passivement des personnes se brutaliser et s'entretuer ? Cette violence s'imprègne inévitablement dans son cerveau et génère de la peur... Et la peur génère la violence. Le monde est donc perçu comme menaçant et angoissant, avec tous les autres symptômes qui en découlent. »

La télé et internet : deux niveaux d’attention différents

La nature humaine est ainsi faite que la population n’a nul besoin que la soumission soit obligatoire pour s’y adonner. Personne n’oblige ainsi les Italiens à regarder les chaînes de télévision de Berlusconi, ni les Français à rester plantés plusieurs heures d’affilée devant TF1. Face à l’intoxication télévisuelle servie par quelques groupes dominant l’économie, c’est donc à chacun de prendre ses responsabilités ! Faute de quoi nous ne sommes que les complices de notre propre intoxication, via notre penchant à la passivité.

Par ailleurs, le mode de fonctionnement de la télévision reste par essence inéquitable : une station émet, produit ; le téléspectateur reçoit, consomme, voire subit. Il en va tout autrement sur internet, un média où l'on peut choisir soi-même ses programmes (ses vidéos, ses émissions en streaming et, plus largement, ses lectures). Certes, le flux de l'info est instantané comme à la télévision, mais il est aussi :

  • Décentralisé : pas de centre de décision unique, chacun décide de son destin numérique ;
  • Asynchrone : chacun agit à son rythme – une option que la télévision commence à proposer avec des émissions à la carte ou la possibilité d’interrompre provisoirement un programme diffusé en direct ;
  • Multilatérale : elle permet les échanges entre groupes d’utilisateurs, ce qui n’est pas le cas de la télévision.

Et cela change tout. Le consommateur d'images, via la télévision, devient un «télespect'acteur», via le net.

Il est incontestable qu’internet peut engendrer les mêmes vices et dérives que la télévision (comme peut en témoigner l'essor de la pornographie). Mais le web, à la différence de la télévision, a pour vocation de sortir l’internaute de son seul rôle de consommateur et de faire de lui un « acteur » de son écosystème d’information. De nombreux sites, sans but lucratif, sont motivés par le seul plaisir de partager un savoir de qualité. Leurs concepteurs accueillent ainsi à bras ouverts les connaissances des internautes qui leur permettront d’améliorer leur contenu. ET sans publicité lorsque c'est possible.

Notes et références

  1. Patrick Le Lay, Les Dirigeants face au changement, Éditions du Huitième jour, 2004.
  2. Le temps de cerveau disponible, de Christophe Nick, réalisé par Jean-Robert Viallet et diffusé sur France 2 en 2010.
  3. Cité dans le film «Le temps de cerveau disponible»
  4. Reeves, Lang, Kim, Tatar (1999) : « Les effets de la taille des écrans et du contenu des messages sur l’attention et l’état d’éveil », Media Psychologie, vol. 1, n° 1, pp. 49-67, cité dans 150 petites expériences de psychologie des médias, Sébastien Bohler, chez Dunod, 2008.
  5. Source : La Liberté, 3 novembre 2010.