Avant-propos

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« Nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions. » Jean-Jacques Rousseau, Émile III.

Vers une économie plus juste[modifier]

Crise économique, crise sociale, crise écologique, mais aussi... crise des croyances en notre système de fonctionnement ! Le capitalisme, annoncé comme le meilleur système au monde, est-il vraiment viable ? Doit-on encore croire ses promoteurs qui nous assurent depuis des décennies qu'« il n’y a pas d’alternative » au marché, à la mondialisation, à la déréglementation financière, aux baisses de salaires, aux délocalisations, à la disparition des services publics ?

Entre la main invisible censée réguler le libéralisme et l'interventionnisme de l’État, d'autres voies sont-elles possibles ? « Oui », répondent les acteurs du changement, les incubateurs d'innovation sociale. Non seulement des alternatives existent, mais elles sont aussi crédibles. Parmi ces propositions nouvelles, l'économie sociale (ou économie sociale et solidaire, ESS) fait figure de point de convergence. Cette approche dynamique émerge à travers de multiples réussites concrètes et porte en elle les germes du nouveau contrat social tant attendu.

Voici un panorama des valeurs et principes de l’économie sociale et solidaire, issu de nombreuses listes réalisées par les personnes impliquées dans ce secteur, comme la charte du Réseau Intercontinental de Promotion de l’Economie Sociale Solidaire (RIPESS)[1]. En parallèle, quelques applications dans le domaine économique, telles que :

Valeurs et principes de l’ESS Domaines d’activités où l’ESS s’exprime

1) Respect du bien commun
2) Solidarité et coopération
3) Coopération
4) Diversité
5) Autonomie
6) Citoyenneté active
7) Mutualisation
8) Bien-être social
9) Innovation ouverte
10) Gouvernance décentralisée
11) Partage de l'information
12) Culture du don

  • Agriculture de proximité
  • Commerce équitable et bio
  • Systèmes d'échanges locaux
  • Services à la personne
  • Microcrédit et finance solidaire
  • Promotion de l'économie locale
  • Coopératives d'habitat écologique
  • Artisanat et industries coopératives
  • Entreprises d'insertion par l'économie
  • Mobilité douce, énergies renouvelables
  • Entreprises d'innovation environnementale
  • PME à visage humain et sans but spéculatif

Source : ces secteurs sont notamment listés par thématiques par l’Observatoire européen de l’entreprenariat social.

A pas feutrés, ces valeurs « réémergentes » s'imposent comme un axe incontournable pour la refonte de nos échanges économiques, même si la notion de solidarité comme vecteur de bien-être social fait encore un peu figure de douce utopie pour les tenants du paradigme capitaliste.

Et pourtant, l'économie à visage humain, non spéculative, concentrée sur la création de richesse sociale, rallie un nombre croissant de managers, de créateurs d'entreprises. C’est pourquoi, en France, un appel commun a été signé en juin 2011 par de nombreuses organisations de l’ESS et des personnalités pour poursuivre la démarche des États généraux de l'ESS, en formulant des propositions aux partis politiques mais également à l’opinion publique, et faire débat[2] : « Si nous voulons changer de paradigme, si nous voulons offrir un futur plus accueillant aux jeunes générations, il est temps de reconnaître le poids politique et économique des acteurs de l’économie sociale et solidaire.»

Ne serait-ce qu’en France, l’ESS mobilise 10% des salariés et génère de l'emploi (20% des créations), selon le panorama du Conseil national des chambres régionales d'économie sociale et solidaire (CNCRES), sur la base des données de l’Insee en 2008.[3].

Autant dire qu'un peu partout en Europe, l'économie sociale se forge une réelle légitimité face aux logiques qui privilégient le profit au détriment de l’intérêt général et de l'utilité sociale. Les entreprises sociales représentent au sein de l’Union européenne 10% de l’ensemble des entreprises de cette dernière ;  soit deux millions d’entreprises qui emploient plus de 20 millions de salariés (6% de l’emploi total), selon les chiffres de l’Observatoire européen de l’entreprenariat social[4].

Économie sociale ou économie solidaire?

Jean-Claude Detilleux, président du Conseil des entreprises, employeurs et groupements de l’économie sociale (CEGES [5], France) rappelle que « l’économie sociale et l’économie solidaire partagent les mêmes valeurs. Ces deux mouvements (et la myriade de sous-cultures ou groupes connexes sans tête ni dirigeant unique) se sont dotés de chartes éthiques pour définir leurs valeurs communes. Nous assistons à l’émergence de nouvelles pratiques qui se rejoignent dans une seule et même volonté : favoriser une économie à visage humain ».

« L'économie sociale est sans aucun détour favorable à une économie plus solidaire. Elle se retrouve donc très largement dans ce manifeste (celui de l’économie solidaire, ndlr) qui établit clairement la filiation historique entre deux générations d'entrepreneurs.

L'économie sociale agit pour soutenir le foisonnement d'initiatives solidaires à travers ses banques coopératives, ses mutuelles d'assurance ou de santé, son mouvement coopératif et associatif en apportant des moyens financiers, des ressources humaines, des moyens d'accompagnement. (...)

Car pour l'essentiel nous partageons les mêmes valeurs : la solidarité, la démocratie et de manière plus globale, les valeurs visant à mettre l'économie au service de l'homme.

Ne figeons pas trop les nuances ou les différences entre économie sociale et économie solidaire. L'économie sociale mène un combat essentiel pour réguler les marchés, rénover la protection sociale, mieux maîtriser la mondialisation et promouvoir le développement durable. Dans les grandes banques coopératives, les mutuelles d'assurance ou de santé, les coopératives de production, de logement, d'artisans, les associations dans des secteurs comme le tourisme et la culture, les fondations ne sont pas opéables, difficilement délocalisables et ont un autre rapport au territoire et aux résultats à long terme. Dans une économie plurielle de marché, l'économie sociale est indispensable.

Plus elle sera forte, plus elle pourra soutenir les initiatives d'économie solidaire et peser pour entreprendre autrement. Ma conclusion est donc claire : Travaillons ensemble ! »


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Place à l'innovation sociale[modifier]

L'économie numérique est non seulement ce secteur d'avant-garde qui fait l'objet d'une multitude d'expériences concrètes, mais qui suscite également un nombre croissant de travaux de recherche et de formations académiques, tant auprès des gouvernements nationaux que des organisations internationales. La pertinence du propos des gestionnaires de l'économie sociale permet dorénavant à de nombreux projets de bénéficier de fonds pour étudier et diffuser cette thématique, notamment par le biais des programmes européens consacrés à l’innovation.

En effet, les propositions d'innovation sociale autour de valeurs partagées, de savoir-être, de l'environnement de travail, retiennent l’attention face aux propositions purement axées sur l'amélioration de la productivité par le progrès technologique. C'est pourquoi l'Union européenne s'intéresse désormais davantage à l'innovation dite sociétale, avec des fonds spécifiquement dédiés au secteur de l'économie sociale et solidaire.

C'est tout le sens du récent programme CAPS, lancé en 2012, par l'Union européenne : Collective Awareness Platforms for Sustainability and Social innovation (Plateforme d'intelligence collective en faveur d'un modèle durable et pour l'innovation sociale)[6]. Doté de 15 millions d'euros dans sa première phase 2013-2015, ce fonds vise à soutenir l'utilisation des nouveaux outils numériques, non pas en faveur du progrès technologique pur et simple, mais en vue d'un progrès sociétal.
« Notre mode de vie est-il durable ? », questionne ainsi le texte de l'appel à projet.

Le fait que l'Union européenne investisse dans un tel programme témoigne d'un profond changement de regard sur les outils numériques et leur impact social. On reconnaît leur effet de levier en faveur de l'environnement, du partage des connaissances et de la démocratie participative. L'objectif affiché est bien de créer de nouvelles formes d'innovation sociale, grâce aux nouveaux outils de l'économie collaborative (logiciels wiki, réseaux sociaux et autres moyens favorisant l'effet de réseau)[7].

Cap sur l’économie sociale et solidaire 2.0 ![modifier]

L’économie sociale n’est pas nouvelle mais on assiste à sa réémergence et à sa formalisation, parallèlement à l'avènement de l'économie numérique. Le boom du numérique a été fulgurant et cela n'a échappé à personne. En revanche, on commence seulement à percevoir les points communs en terme d’impact sociétal de l'économie sociale et de l'économie numérique. Ces deux secteurs n’ont à première vue, rien en commun : en effet, on a bien du mal à concevoir ce qui relie une coopérative de produits locaux en zone rurale et une start-up misant sur la high-tech dans une capitale européenne... Mais est-ce vraiment un hasard si ces deux dynamiques économiques ont actuellement le vent en poupe ? Dans les deux cas, un changement historique est à l'œuvre : il touche nos valeurs, nos méthodes de travail, notre rapport à l'autre, notre manière d'organiser le vivre-ensemble. Dans les deux cas, il est question de « faire réseau » et de « bien commun ».

En d'autres termes, et c’est l’hypothèse que nous développons dans ce livre,  l'économie du numérique ou d’internet, par ses mécanismes fondamentaux, est structurellement sociale et solidaire.

Voici une synthèse de l'impact du numérique sur le monde du travail :

Entreprise 1.0 Entreprise 2.0 Entreprise 3.0
Organisation hiérarchique Organisation horizontale (mode projet) Organisation horizontale et élargie avec crowdsourcing
Cloisonnement Participation Participation avec développement de toutes les formes possibles de télétravail
Procédures complexes et rigidité Procédures simples et flexibilité Procédures simples et intelligemment améliorables et flexibilité
Relation hiérarchique Relation entre tous Relation entre tous et à tout moment grâce aux outils nomades connectés
Information gardée Information partagée Information partagée et qualifiée selon sa signification (web sémantique)
Outils du web 1.0 : mél, site institutionnel, etc. Outils de type réseaux sociaux d’entreprise Réseaux sociaux d’entreprise + univers virtuels 3D
Formations classiques en présentiel E-learning E-learning à la demande sur des points précis grâce à la qualification des données


Pionniers du numérique et entrepreneurs sociaux : acteurs d'une même transition

« Les cyberacteurs associatifs ne font pas que protester ou militer dans l’espace virtuel. Ils y sont incidemment porteurs d’un autre modèle économique (concurrent du modèle dominant), qui promeut une organisation collective et le refus de l’échange monétaire. Si le cyberespace se présente comme un territoire d’accueil pour le social et pour les causes défendues par les associations, ces dernières peuvent aussi apprendre des modèles organisationnels qui ont émergé sur internet. C’est ainsi que l’étonnante croissance des logiciels libres constitue un modèle de référence important pour les associations. La logique collective, bénévole, non monétaire, qui a présidé à la naissance des logiciels libres, a quelque chose qui rappelle étonnamment la logique associative.

À la différence des associations, les collectifs du logiciel libre sont le plus souvent des organisations informelles sans véritable porte-parole ou instance de gouvernance. Le modèle qu’ils proposent est basé sur l’auto-organisation, le partage des connaissances, la réactivité, la reconnaissance des acteurs selon leur implication. À côté des licences libres instaurées pour protéger les logiciels libres, une réflexion s’est prolongée vers d’autres supports. C’est ainsi que les licences Creative Commons (alias CC) qui s'appliquent à des créations non-logicielles (images, musique, modes d'emploi,...) proposent un mécanisme qui allie protection de l’auteur et partage, s’inspirant du logiciel libre tout en étendant son objet aux autres œuvres de l’esprit. En refusant de séparer les figures du producteur et du consommateur et en affirmant une dimension non monétaire de l’échange, le modèle de logiciels libres associé aux Creative Commons exprime un ancrage dans une économie de la contribution. » (Stiegler, Giffard et Faure, 2009)

Philippe Eynaud, Maître de conférences de l'Institut d'administration des entreprises de Paris. Extrait de Spécificités de management des entreprises de l’économie sociale et solidaire. Ouvrage collectif.

Notes et références[modifier]