Les propriétés fondamentales du numérique : Différence entre versions

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Terre, air, eau, feu :  éléments fondamentaux de la nature, avec leurs propriétés pas seulement physiques mais aussi sociales. Nous les conjuguons au quotidien, avec toutes sortes de recettes qui sont autant de programmes comportementaux : se laver, planter un arbre, se cuire un œuf. La découverte du feu par nos pères a tout changé dans l'histoire de l'humanité. Comment pourrions-nous vivre sans feu ?
 
Terre, air, eau, feu :  éléments fondamentaux de la nature, avec leurs propriétés pas seulement physiques mais aussi sociales. Nous les conjuguons au quotidien, avec toutes sortes de recettes qui sont autant de programmes comportementaux : se laver, planter un arbre, se cuire un œuf. La découverte du feu par nos pères a tout changé dans l'histoire de l'humanité. Comment pourrions-nous vivre sans feu ?

Version actuelle datée du 19 juillet 2017 à 13:02

Notions-clés : proprieté du numérique, nonsphère, propriétés sociotechniques, neutralité du net, instantanéité, décentralisation, symétrie, asynchronicité, multilatéralité, rhizome, convivialité, biens communs. Économie sociale et solidaire (ESS)

Profils-clés : Toffler, Stallman, McLuhan Marchal, Habermas, Homo Numericus, Bateson Gregory, Arpanet,Murray.


Terre, air, eau, feu : éléments fondamentaux de la nature, avec leurs propriétés pas seulement physiques mais aussi sociales. Nous les conjuguons au quotidien, avec toutes sortes de recettes qui sont autant de programmes comportementaux : se laver, planter un arbre, se cuire un œuf. La découverte du feu par nos pères a tout changé dans l'histoire de l'humanité. Comment pourrions-nous vivre sans feu ?

C'est un peu la même question aujourd'hui à propos des outils numériques : comment faisions-nous avant ? Téléphones, ordinateurs, satellites... Tant d'outils désormais essentiels pour gérer l'économie, les transports, les relations professionnelles, la formation ! Finalement, le numérique c'est bien plus qu'une succession de uns et de zéros, non ? Cela ressemble davantage à un cinquième élément.

L'éther défini par Aristote comme la matière invisible du vide dans lequel nous baignons sans le voir, nous en retrouvons la trace dans cet espace exponentiel d'informations que certains nomment la noosphère, sphère des idées, qui complète la biosphère.

Internet est donc bien plus qu'un média, c'est un écosystème hyper-complexe à l'image de la société humaine, avec ses mécanismes, ses codes, ses zones d'influence, ses réactions en chaîne... L'omniprésence de cet environnement dans notre vie est si importante qu'internet est devenu le terreau fertile d'une transition majeure de l'Homo Sapiens vers l'Homo Numericus.

À première vue, cette transition paraît anarchique, incontrôlée, imprévisible et totalement diffuse. Mais, derrière cet apparent désordre, ce chaos en mouvement, ce big bang technologique, il se pourrait qu'un nouvel élément fondamental soit à l’œuvre, avec des propriétés bien spécifiques. Et ses applications sont à peine connues !

Les cinq propriétés socio-techniques du numérique[modifier]

Quel que soit l'outil de communication numérique, nous avons identifié cinq propriétés fondamentales qui régissent le fonctionnement des flux d'informations, sous leur forme numérique. Il s'agit d'une hypothèse, d'une proposition qui décrit ces cinq propriétés comme un dénominateur commun pour s'y retrouver. Un phare, un point de repère qui reste invariablement disponible, quel que soit le contexte ou le sujet lié aux environnements numériques. Propriétés car, comme les quatre éléments (air, feu, eau, terre), le numérique possède des qualités fondamentales. Socio-techniques, car plus ces technologies sont adoptées, plus elles influencent nos modes d'organisation socio-économiques.

Cet apport conceptuel est le fruit d'une dizaine d'années de recherches collaboratives entre Théo Bondolfi et Raphäel Rousseau (tous deux impliqués dans la rédaction du présent ouvrage). Ils se sont inspirés des publications de nombreux chercheurs, analysant l'évolution du concept de bien commun dans la société de l'information.

Parmi les sources essentielles, on peut citer les travaux d'Heidi et Alvin Toffler, ceux de Richard Stallman et de Jürgen Habermas, ainsi que de Janet Murray[1] et de Lev Manovich[2].

Voici ces cinq propriétés :

1. L'instantanéité : le transfert de l'information numérique est quasiment immédiat. Celle-ci est véhiculée par des impulsions électriques à environ 270 000 kilomètres par seconde, proche de la vitesse de la lumière ! Les attentes éventuelles sont dues à l'engorgement ou aux filtres sur les canaux de transmission, tels que les antivirus qui étudient les messages avant de les délivrer. Ces résistances sont néanmoins généralement imperceptibles et ne remettent pas en cause cette première propriété.

2. La décentralisation : il n'y a pas d'organe pivot par lequel transiterait toute information des écosystèmes numériques. Concrètement, les entreprises privées comme Google n'y pourront rien, pas plus que les gouvernements. Il existe des possibilités de contrôle partiel, par exemple sur les noms de domaines et certains tuyaux de transmission des données. Mais, on le voit dans les mouvements populaires pour la démocratie, c'est peine perdue ! C'est pour cela qu'Internet a été adopté par tous, au détriment du Minitel et du Videotext, qui fonctionn(ai)ent justement de manière... centralisée. C'est pour cela aussi que même le téléphone passe de plus en plus par Internet. La décentralisation réduit, voire annule, la fragilité des systèmes d'information. Personne ne peut en prendre le contrôle, ni couper ou filtrer le réseau d'interconnexion, car tous les nœuds sont des centres potentiels et il y a des milliers de grands nœuds sur Terre.

3. La multilatéralité : les échanges d'informations peuvent se faire d'un groupe de personnes à un autre. Le numérique permet non seulement les téléconférences à quelques-uns, mais aussi les communautés virtuelles avec des milliers, voire des millions de participants, chacun contribuant à sa manière, à sa mesure, dans les encyclopédies participatives, les réseaux sociaux, les forums, etc. C'est le principe de l'agora, espace de rencontre ouvert à tous, qui se renforce puissamment avec l'adoption d'un réseau collectif mondial des systèmes numériques.

4. La persistance : dans les environnement électroniques, l'information persiste. Comme on dit : « les écrits restent ». C'est encore plus vrai avec l'information numérisée. Elle est copiée, et constitue donc une nouvelle culture du témoignage, de la preuve. Eh oui, si on « oublie » ou même « supprime » des informations numériques (messages, images, vidéos, etc.), elles restent de plus en plus souvent en copie sur un serveur distant quelque part. Plus le monde s'interconnecte, plus des synchronisations et duplications sont effectuées[3]. Parmi les changements de pratiques en société générés par cette propriété de persistance du numérique, citons notamment le sentiment de perte de vie privée qu'elle peut générer, avec la réflexion qui en découle sur le "droit à l'oubli". Du bon côté de la persistance, apprécions que nos défauts ainsi révélés nous stimulent à mieux apprendre de nos erreurs et évoluer.

5. L'asynchronicité : chacun agit à son rythme. C'est la seule propriété qui n'est pas invariable : on peut choisir de l'exploiter ou pas. Hier on regardait les programmes de télévision à une heure prédéfinie. Avec la télévision numérique à la demande, on peut choisir l'heure de visionnage des films et des émissions, mettre sur pause le journal télévisé. Plus largement, on peut choisir quand répondre aux messages ou retrouver sur internet la trace d'un vieil article. Le temps n'a plus la même raison d'être dans la communication numérique. Le numérique permet le travail à distance et à son rythme – asynchrone – avec parfois des séances de coordination synchronisées. Cette transition apporte une différente perception de l'univers temporel, de l'événement et de soi. Dans les relations sociales et économiques, on peut mesurer le temps, non plus par la montre (Chronos : temps extérieur) mais par le ressenti (Kairos : temps intérieur).

A propos de la « décentralisation »

La propriété de la décentralisation est directement liée à l'histoire d'internet, initialement financé par les militaires dans les années 1960 à 1980, sous le nom d'Arpanet. Ils développaient ainsi un moyen décentralisé pour protéger les centres de commandement, préservant donc la communication entre les troupes sur le terrain. Pour assurer l'interconnexion entre divers systèmes d'ordinateurs, ses fondateurs ont défini des principes de neutralité des réseaux informatiques[4]. Ce faisant, ils ont créé un cadre propice à son adoption par tous les pays, tant pour un usage militaire, académique que commercial, sans possibilité de litige. Ce fonctionnement décentralisé d'internet contribue significativement à la participation démocratique. C'est pour cela que le numérique peut aider les citoyens producteurs et consommateurs du monde entier à coopérer directement, sans dépendre du bon vouloir d'une direction centrale.

Ces cinq propriétés sont une des clés pour bien comprendre le monde numérique, pour bien s'y intégrer. Apprendre à utiliser un programme de traitement de texte est une porte d'entrée. Cependant, afin de se sentir vraiment à l'aise dans les écosystèmes numériques, l'essentiel est de comprendre ces propriétés fondamentales pour utiliser les outils informatiques avec fluidité, et non pas comme des ouvriers spécialisés.

Ces propriétés expliquent ou encadrent les fondamentaux à l'œuvre dans les écosystèmes numériques, décrits dans les prochains articles : sagesse des foules, longue traîne, Metcalfe/Pareto, coopétition, etc.

Une vision organique du numérique[modifier]

Et si le plus important, dans l'évolution actuelle, n'était pas le contenu des informations mais plutôt la manière dont elles circulent ? Dès 1964, Marshall McLuhan[5] avance l'hypothèse selon laquelle nous sommes davantage influencés par la manière dont fonctionne le média, que par le contenu lui-même. Il a résumé sa théorie par l'expression « Le message, c'est le medium ».

Par exemple, lorsque nous regardons la télévision, nous sommes passifs. Le message véhiculé par les chaînes de télévision serait donc : vous êtes seulement le récepteur, vous ne pouvez pas intervenir avec nous, ni interagir avec les autres récepteurs. Nous seuls décidons du contenu diffusé. Inversement, le message véhiculé par internet serait le suivant : vous êtes sur un pied d'égalité avec les autres utilisateurs, à la fois émetteurs et récepteurs. Effectivement, avec internet, chacun peut partager l'information, la modifier, et même, à travers sa propre chaîne de télévision ou station radio, devenir le média[6] .

McLuhan suggère ainsi que le contenu de la communication est secondaire ; le véritable message - l'information signifiante - est surtout le moyen de communication, le média. Appliqué au numérique, le mode de fonctionnement d'internet aurait plus d'impact sur la société que le contenu des pages web que nous lisons. On « regarde » la télévision, mais on « utilise » internet. Lamarck, qui a inspiré Darwin, le disait déjà au XIXe siècle avec sa formule « la fonction crée l'organe ». En d'autres termes, nous sommes amenés à développer de nouvelles facultés de communication, par le fait même d'utiliser ces nouveaux outils numériques. D'après McLuhan, les médias exercent donc une action structurelle profonde sur l'individu. Ils constituent, selon lui, un prolongement de nos organes physiques et de notre système nerveux. Au-delà de l'individu, le moyen de transporter l'information n'est pas sans impact collectif : internet (re)programme aussi l'organisation de notre société.

Le modèle du rhizome[modifier]

Pour symboliser ces phénomènes nouveaux, le philosophe des médias Gilles Deleuze parle quant à lui de rhizome, une forme de réseaux organiques, où branches et racines s'entremêlent.

Dans la théorie philosophique de Gilles Deleuze et Félix Guattari, « un rhizome est un modèle descriptif et épistémologique dans lequel l'organisation des éléments ne suit pas une ligne de subordination hiérarchique mais où tout élément peut affecter ou influencer tout autre »[7].

Le rhizome n'a pas de centre. La notion est adaptée de la structure de beaucoup de plantes, dont les bourgeons peuvent se ramifier en n'importe quel point, ainsi que s'élargir et se transformer en un bulbe ou un tubercule. Le rhizome des plantes peut servir de racine, de tige ou de branche, peu importe sa position sur la plante.

Les propriétés du numérique énoncées ci-dessus corroborent « l'idée que la structure de la connaissance n'est pas dérivée, au moyen de déductions logiques, d'un ensemble de principes premiers, mais plutôt qu'elle s'élabore simultanément à partir de tout point, sous l'influence réciproque des différentes observations et conceptualisations. Une organisation rhizomatique de la connaissance est une méthode pour exercer une résistance contre un modèle hiérarchique qui traduit, en termes épistémologiques, une structure sociale oppressive. »[8]

La notion de convivialité[modifier]

Le concept d'outil convivial est introduit par le pédagogue Ivan Illich dans La convivialité[9] « pour formuler une théorie sur une société future à la fois très moderne et non dominée par l'industrie ».

Il nomme conviviale « une telle société dans laquelle les technologies modernes servent des individus politiquement interdépendants, et non des gestionnaires ». Les outils conviviaux sont alors les outils maniés (et non manipulés) par ces individus dans cette société. Le terme d'outil est utilisé ici dans un sens très large, c'est-à-dire tout instrument, objet ou institution mis au service d'une intentionnalité ou comme moyen visant une fin (tournevis, téléviseur, usine de cassoulet, autoroutes, langage, institution scolaire, permis de construire, lois, etc.). Toute action humaine et relation sociale est donc réalisée par le biais d'outils. Illich montre toutefois que les outils ne sont pas neutres et modèlent les rapports sociaux entre humains ainsi que le rapport au monde.

Illich distingue ainsi les outils selon leur degré de convivialité. L'outil convivial est maîtrisé par l'humain et lui permet de façonner le monde au gré de son intention, de son imagination et de sa créativité. C'est un outil qui rend autonome et « capable de se charger de sens en chargeant le monde de signes »[10]. C'est donc un outil avec lequel travailler et non un outil qui travaille à la place de l'homme. À l'inverse, l'outil non-convivial le domine et le façonne.

Un outil convivial doit donc selon lui répondre à trois exigences :

  • il doit être générateur d'efficience sans dégrader
  • l'autonomie personnelle ;
  • il ne doit susciter ni esclave ni maître ;
  • il doit élargir le rayon d'action personnel.[11]

Parce qu'il permet aux individus d'interagir à leur propre rythme et d'être créateurs de leur propre autonomie, le numérique favorise les dynamiques socio-économiques conviviales, à condition, si on suit la pensée d'Illich, de rendre accessible à tous son mode d'emploi et d'en promouvoir le libre usage plutôt qu'un usage privatif ; une nuance fondamentale.

Quelles conséquences pour nos entreprises ?[modifier]

Nous commençons à entrevoir le pouvoir qui découle des propriétés du numérique : la capacité d'engendrer un nouveau modèle de société axé sur la multilatéralité, la décentralisation et l'intelligence des réseaux. Dans le nouvel environnement économique numérique, toute structure hiérarchique sera difficilement durable si elle n'intègre pas une dimension horizontale dans son organisation, une logique de réseau, et une communication plus fluide.

Ce changement de paradigme doit être rapidement compris et intégré par les entreprises et les gestionnaires. La technologie, elle, n’attendra pas. Elle ne connaît pas de freins psychologiques au changement.

Lorsqu'elles s'appliquent à un projet économique, les cinq propriétés du numérique peuvent favoriser un environnement de confiance, ouvert et transparent ; une aire de jeu neutre (neutralité du net). Grâce à cet environnement, l'information abonde et demeure librement accessible. Cependant, le modèle économique actuel incite les entreprises à cultiver la rareté de l'information en la contenant par les divers moyens mis à leur disposition (secrets de fabrication, interdiction de reproduction, filtres à la diffusion), y compris des lois. Or, si l’on considère les cinq propriétés du numérique comme les nouveaux critères de référence, le mode discriminateur de l’information, résultat du modèle économique actuel, ne pourra générer à terme qu'une inertie socio-économique et donc s’avérer peu favorable à l'innovation.

En revanche, les valeurs et les pratiques de l'économie sociale et solidaire (ESS) apparaissent beaucoup plus compatibles avec les propriétés du numérique. En valorisant l'initiative individuelle, la coopération en réseau, le partage de données, l'auto-gestion sur un modèle horizontal, multipolaire et peu hiérarchisé, l'ESS propose un nouveau modèle économique en phase avec la transition numérique.

Notes et références[modifier]

  1. Hamlet on the Holodeck : the Future of Narrative in Cyberspace, Janet Murray, MIT Press, Cambridge (2000).
  2. The Language of New Media, Lev Manovich, MIT Press, Cambridge (2001).
  3. Voir par exemple www.archive.org, qui recense les contenus web à différents dates, conservant non seulement le contenu actuel, mais la plupart des versions précédentes de tout ce qui est publié sur le web.
  4. Voir aussi l'article La neutralité des réseaux, chapitre 2.
  5. Herbert Marshall McLuhan (1911-1980) est un intellectuel canadien. Professeur de littérature anglaise et théoricien de la communication, il est un des fondateurs des études contemporaines sur les médias.
  6. Voir aussi l'article Big Brother contre les netizen, chapitre 4.
  7. Deleuze & Guattari, 1980 cités dans l'article « Rhizome », Wikipedia (consulté le 11.01.2016).
  8. Voir ci-dessus, article « Rhizome », Wikipedia.
  9. Tools for conviviality, Ivan Illich et Marion Boyar (2001).
  10. Voir ci-dessus, Tools for conviviality, Ivan Illich & Marion Boyar (2001).
  11. Article « Outil convivial », Wikipedia (consulté le 11.01.2016).