Soirée angoissante d'un citoyen numérique

De Wiki livre Netizenship
Révision datée du 30 septembre 2011 à 12:30 par Nora (discussion | contributions)

réseaux sociaux, communication, fracture numérique, données personnelles, vie privée, logiciels libres, risques, gouvernance de l'Internet.


Le soleil dardait ses derniers rayons de la journée. Une journée particulièrement radieuse, pensais-je en parcourant le site Internet d’un des cinq quotidiens d’information du pays. Il titrait sur le projet de loi sur la cybercriminalité que le gouvernement avait transmis au parlement. J’en ai fait copie à quelques amis bien au fait de la question. Ne dit-on pas qu’ « un homme bien informé est un citoyen. Mal informé, c’est un sujet » ? Des amis rencontrés aux quatre coins du monde, au cours de mes « longs voyages » dans les méandres des réseaux sociaux. De vrais potes que je n’avais pas encore vus, et avec lesquels j'avais encore moins partagé un verre. Disons des potes numériques. Au milieu d’environ 600 millions d’abonnés aux réseaux sociaux, j’avais tout de même retrouvé avec beaucoup d’émotion près d’une cinquantaine d’amis de ma tendre enfance dont j’avais perdu la trace depuis des dizaines d’années, éparpillés qu’ils étaient dans toute la planète. Les grandes organisations internationales qui dirigent le monde ne sont pas en reste. Les Nations Unies, l’OMC et autres ont toutes investi le Web 2.0.

Déjà dans la matinée, j'avais répondu à un questionnaire mis en ligne par la Banque Mondiale. Elle souhaitait par ce biais « recueillir les avis d’un large éventail de parties prenantes afin d’aider la Banque mondiale à élaborer une stratégie qui tienne compte des besoins évolutifs du continent. » Avec la fierté d’un homme qui participe aux prises de décisions de l’agora, j’ose espérer que mes propositions sur la résurrection du Fonds Mondial de Solidarité Numérique prospèreront.

Autant je communique avec les organisations internationales, autant il m’est difficile de communiquer par Internet avec les administrations de mon pays, avec la mairie de mon village. A peine 3% de nos édifices publics sont connectés.

Autant je communique avec mes amis en Europe ou aux Etats-Unis, autant je suis déconnecté de mes cousins restés au village. Et que dire de mes oncles et tantes du village qui ne connaissent ni la langue de Molière, ni celle de Shakespeare : les langues de l’Internet. Une phrase me revient à l’esprit : «  Ce qui n’est pas sur Google n’existe pas !! »

Vlaamm !! La porte s’ouvre. C’est Fifi, ma nièce, qui entre en trombe, haletante et transpirant à grosses gouttes.

« Tonton ! C’est grave ! », dit-elle, très sérieuse, « regarde cette offre d’emploi. Elle est comme taillée pour moi. Seulement il faut envoyer sa demande U-NI-QUE-MENT par Internet. Et le dernier délai c’est aujourd’hui. Je suis sûre qu’ils trouvent là un moyen d’écarter les pauvres comme nous. » [...]

Fifi, titulaire d’une maîtrise en sciences sociales, est sans emploi décent depuis qu’elle a eu son diplôme, soit six ans. En dépit de quelques notions d’informatique acquises à l’université, elle ne sait pas se servir de l’outil informatique.

« Tu devrais faire un effort ! », lui ai-je rétorqué. Cependant, des chiffres me sont revenus à l’esprit : « 94% des écoles primaires et secondaires sont connectées à Internet dans les pays riches, contre seulement 38% dans les pays en développement. Ce chiffre est ramené à 1% en Afrique. ».

Les yeux écarquillés, elle fixe l’écran sur lequel je fais défiler des modèles de C.V. « Celui-là me plait bien. Avec la photo ! Mais où pourrais-je en trouver un à cette heure-ci ? »

« T’inquiète, fifille ! » Je sors mon téléphone portable muni d’un appareil photo et quelques clics plus tard, la nièce voit son portrait s’afficher.

Un message du fournisseur d’accès Internet apparaît : « Il vous reste trente minutes de connexion ». « Qu’est-ce qui se passe ? », interroge Fifi. Je lui explique que pour avoir la connexion Internet illimitée, je paie un abonnement mensuel. Or cet abonnement arrive à échéance. « Rassure-toi ! Pas besoin de se déplacer. J’ai un compte bancaire virtuel. » [...]

Une heure s’est écoulée quand un beau C.V. et une lettre de motivation illuminent l’écran.

« Tu es un tonton magique. Il manque juste la partie sur mes petites expériences professionnelles », s’exclame Fifi qui me tend un bout de papier sur lequel est écrit l’adresse e-mail du recruteur.

J’ai à peine eu le temps de sauvegarder dans ma clé USB le fichier contenant la vie de ma nièce que l’écran s’assombrit. Un coup d’œil sur la vue panoramique de la nuit, par la fenêtre, nous fait comprendre que le quartier vient de subir une coupure de courant. Ces délestages peuvent durer une journée entière. Le temps nous est désormais compté. Nous sautons dans un taxi. Je connais un petit cybercafé à l’autre bout de la ville. Peut être que là bas…

J’avais déniché ce cybercafé des mois auparavant : quelque part dans la forêt, la chute d’un rocher avait sectionné des câbles souterrains de la fibre optique, privant une bonne partie des 600 000 internautes camerounais de tout lien avec leur « république virtuelle » : banques, compagnies aériennes, ambassades, centres de télémédecine. La colère grondante a contraint le gouvernement à mettre les bouchées doubles, jour et nuit, pour remédier à la panne. Il y parvint au bout d’une semaine.

Nous n’avons plus que trois heures devant nous quand j’ai annoncé à ma nièce au bord de la crise d’apoplexie qu’il allait falloir refaire tout le travail. Le traitement de texte de ce cybercafé est une version ancienne. Il ne pourra pas lire notre fichier saisi dans la toute dernière version du logiciel. « Finalement votre Internet là c’est de la m... », fulmine la petite. Tant bien que mal je réussis à calmer cette indigène numérique. Ne suis-je pas un « tonton magique » ?

En réalité je n’en mène pas large. Quand je pense que nos données personnelles peuvent être prisonnières d’un éditeur de logiciel. Je frissonne à l’idée que des fichiers d’état-civil, des archives, c'est-à-dire des données publiques, puissent un jour devenir inaccessibles du fait d’un éditeur de logiciel qui aurait fait faillite ou pour toute autre raison. Les logiciels libres pourraient être une réponse à cette angoisse quant à la pérennité des données des services publics. Mais au rythme où les administrations s’équipent en logiciels libres, seule une loi contraignante s’avèrerait efficace.

Dix minutes avant minuit, l’écran affiche « message envoyé ». Il était temps. Mais ma nièce n’en est pas pour autant réjouie. « Dis moi Tonton, ma photo qui va se balader sur Internet, là... Tu es sûr qu'il n’y a aucun risque ? »

Cette préoccupation naïvement exprimée est en fait l’un des défis majeurs de la société de l’information : la protection des données et de la vie privée.


L’avènement de la société de l’information s’accompagne d’énormes bouleversements dans tous les secteurs (agriculture, finance, transport, média, etc…). La vitesse avec laquelle ces bouleversements se produisent met en question les paradigmes qui fondent la vie de nos sociétés. Les Nations Unies organisent annuellement depuis 2006 un Forum de la Gouvernance de l’Internet. La Gouvernance de l’Internet comprise comme « l'élaboration et l'application par les Etats, le secteur privé et la société civile, chacun selon son rôle, de principes, normes, règles, procédures de prise de décision et programmes communs propres à modeler l'évolution et l'utilisation de l'Internet. » Elle amène à reconsidérer des concepts tels que la citoyenneté. Comme le dit la sociologue Dominique Schnapper : « la citoyenneté « n'est pas une essence donnée une fois pour toutes, qu'il importerait de maintenir et de transmettre ».

Pourquoi ne pas aller plus loin qu’un simple Forum de la Gouvernance de l’Internet ? Vers « une Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen dans la République universelle de la société de l'information, à l'image de ce qu'a été la rédaction de la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen en 1789 », comme le suggère Jean-Christophe Frachet ?

Ce faisant, l’accès à Internet pourra-t-il un jour être déclaré droit humain par l’assemblée générale des Nations Unies, comme cela fut le cas de l’eau le 28 juillet 2010 ?

Par Towa Koh Michel